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Une barrière invisible – ( RC )

 

IMG_0148.JPG

photo: Mona Kuhn

J’ai regardé la photo   :
elle me faisait face,
l’air songeur ;
j’ai pensé à ce qu’elle regardait
l’instant où son portrait
s’est engouffré dans l’appareil,
comme happé à son insu,

sa bouche entr-ouverte
disant quelque chose
que je n’entendrai jamais,
et le bras tendu en avant,
comme pour me rejoindre.
j’ai aussi tendu le bras vers elle
et touché l’emplacement de ses doigts, :

le papier impeccablement lisse
avec son cadre blanc,
m’a fait comprendre
que j’étais de l’autre côté,
à jamais séparé de sa réalité,
par une barrière redoutable
infranchissable,     car invisible .

RC – janv 2018

 


La lente houle de l’inquiétude – ( RC )

Au-delà du cercle, un peu plus lumineux,
( mais à peine ) ,        de la clairière,           la nuit venue,
c’est comme se poster à la lisière du monde.

Les arbres se confondent entre eux,
ils s’associent, solidaires, blocant l’intrusion
de la plus petite lueur, noirs sur anthracite,
car le ciel se distingue par une neutralité plate,
bouché par les nuages, que même la lune ne peut franchir .

On dirait que la mémoire du monde s’est absentée,
qu’il n’y a rien au-delà des robes d’ombre,
une perte, où seuls les feuillages mêlés,
et les troncs, se rappeleraient du jour lointain.

Va-t-il revenir ? On se le demande.
Faut-il progresser à travers la forêt?
Mais alors ce seraient des murailles
impénétrables au regard si on s’aventurait
en dehors de la clairière.

Il n’y a pas d’autre choix que rester sur place,
et de s’habituer à l’obscurité comme au commencement
d’un autre monde, où finalement on se guiderait aux sons.

Ceux des animaux, les déplacements furtifs dans les herbes hautes,
le balancement des fougères, le frottement des ramures,
les cris ponctuels des chouettes se répondant par-delà les espaces.

Des espaces qu’il ne nous seraient pas donnés de connaître,
nous interdisant d’évaluer les distances, reliés ,de plus
( si malgré tout on pouvait , par hasard, distinguer un peu les formes ),
par des écharpes de brumes, paresseuses.

Inversement, des yeux de braise peuplent les branches,
courent au ras du sol .
On se sent observé, dans l’oscillation de la meute végétale.

On frissonne, – de froid, comme d’effroi –
c’est comme si on vivait pour de vrai, un mauvais rêve,
débarqués à l’improviste dans un pays dont on ne connaît pas le langage.

La tête prise dans les filets de l’humidité,
qui se dépose lentement,
on se sent intrus dans la force obscure de la nuit
dépossédé de l’assurance que donne le jour aux hommes.

Comment s’étonner alors que tout semble receler une menace,
ne serait-ce que , si on risque quelques pas,
se prendre les pieds dans une racine,
se heurter la tête avec une branche basse.

Privés de repères,
il ne reste qu’à espérer le retour des heures,
qui se concrétise par la lueur de l’aube .

L’inquiétude a cours.
Elle se prête alors au retour des légendes et contes de l’enfance .
C’est une lente houle qui nous enveloppe, et déferle, immobile , sur nous.


RC – sept 2016


Mon visage — endormi – ( RC )

Realistic Sculptures by Ron Mueck from Australia3.jpg

sculpture: Ron Mueck

 

Je suppose ta présence,
où précisément ? … je ne saurais dire,

      car tes yeux ont bu toute lumière,
et les fenêtres ne débouchent que sur l’obscur.

Tu es donc légère, et invisible :
mes yeux ne me servent plus,
comme si tu avais emprunté mon regard
pour te diriger , même dans le noir .

Si les ombres bougent,
tu es sans doute parmi elles,
je patienterai                       jusqu’à percevoir ton souffle
et la caresse de tes mains sur mon visage         – endormi .

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RC – nov 2017


Un autre acte à la pièce qui se joue – ( RC )

Arpad  Szenes    le  grand  dialogue    1956.jpg

peinture: Arpad  Szenes

 

Tout est remis en cause:

Ainsi les bruits , d’ordinaire secs et tranchants,
tombent d’eux-même, plats,
et ne sachant pas quelle direction prendre.

Un rideau a été tiré, de même, sur la vision :
l’arrière-plan de montagnes s’est tout à coup envolé,
et le ciel touche terre.

C’est sans doute un autre acte
à la pièce qui se joue,
venant de commencer :

l’éblouissement s’est retranché dans sa tanière,
attendant que se déploient des ailes froides,
ou bien il est parti ailleurs,          c’est difficile à dire .

Les jours souffrent autant du retard, :
leurs serres sont ternes ,      n’accueillent plus
la germination des graines, et la prolifération potagère .

Sous la toison de brume
la nature des choses s’absente,
et à l’identique,                mes pensées s’effacent .

On en vient à douter de leur existence .


RC – nov 2017


Debout devant la fenêtre – ( RC )

 

 

centre G Pompidou  -  expo cubisme  P Mondrian.JPG

 

peinture:       Piet Mondrian

 

Je vais rester debout
devant la fenêtre,
scotché contre la vitre,
à attendre      je ne sais quoi,
regarder la rue terne,
striée d’obliques pluies .

Des copeaux de lumière
pénètrent encore dans la pièce ,
mais l’ombre gagne du terrain.
L’attente s’allonge de même.
Mon souffle a fait de la buée sur le verre
je pourrais tracer avec mon doigt

quelque chose:         un signe,
une formule magique ,
une jolie fleur ,    un coeur,       ou bien,
simplement,                        ton prénom,
pour que tu reviennes…
( on se sait jamais ) .

Mais le jour a fini par sombrer,
corps et biens,
il ne sert plus à rien
de regarder dehors:
l’horizon s’est bouché .
Tout est indistinct.

Indistinct aussi
ce qui se passe en moi,
–  autant il est difficile de trier
entre colère, tristesse et remords .
C’est pourquoi je reste debout,
à la fenêtre ,           condamné .

— jusqu’à ce que l’amour s’en suive …
( s’enfuie…)


RC – sept 2017


Oublier les éclats – ( RC )

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Blessé dans ses étoiles,
mon reflet se disperse ,
et je ne peux le retenir,
          dans ses éclats …
et si j’en attrape un
avant qu’il ne s’éteigne ,
j’oublierais les autres ,
comme des morceaux de mémoire ,
brisés,             comme le miroir

quand la pierre atteint sa surface .

RC – juin 2017


Où dorment les saisons – ( RC )

C’est un voyage immobile,
où les saisons dorment.
Les matins tournent sur eux-même,
et remontent l’obscurité,

mais le temps ne parle pas aux plantes,
les fenêtres restent ouvertes,
sur un horizon où les montagnes
ne changent pas de couleur .

J’attends que les choses se bousculent.
Il faut juste un mouvement du poignet,
et forcer parfois sur les crayons,
pour que l’aube se change en jour,
         que l’univers se mette en mouvement.


RC – avr 2017


Une toute petite armoire – ( RC )

art- Sophie Calle

 

C’est une armoire un peu bizarre ,
où se cachent plein d’histoires,
des souvenirs d’enfance,
de petits objets
que conservait ma mère
dans sa boîte de couture,
une boucle de cheveux blonds,
dans du papier de soie,
des bandes de papier
avec mon écriture tremblée
décrivant la grille du jardin,
les escargots qui se cachaient
sous le rebord du mur.

Comme on peut le deviner,
un secret reste un secret .
Il y en a de terribles
cadenassés à triple tour,
enfouis au fond de la mémoire,
qu’on s’efforce d’effacer,
mais qui reviennent
tôt ou tard,
à la surface.
Rassurez-vous
ce ne sont les miens .

Il y a , …. il y a
plein de choses encore,
tant qu’on pourrait s’étonner
que cela prenne place
dans cette petite armoire .
– Je ne ferai pas une liste :
– d’ailleurs à quoi bon ? –
elle n’a pas de fond,
car elle s’ouvre sur l’infini
et la course des étoiles .
Si vous l’ouvrez
( car je n’ai pas de clef )
vous n’y verrez rien
de particulier .

Je suis seul à savoir ce qu’il y a dedans…


RC – mai 2017


Capture des ombres – ( RC )


Tu tires vers toi les lignes du jour,
tout le temps nettes ,           et elles dansent
singeant la forme des êtres ,   leur contour
mais qui n’ont pas de consistance ,
et          sur lesquelles on n’a pas de prise .

Tu voudrais bien en capturer une, la prendre par surprise
l’immobiliser,          la happer au passage,
mais elle est toujours plus leste,
et s’effarouche         au moindre geste …
peut-être en es-tu simplement l’otage ?.

Une des méthodes pour les voir disparaître ,
est d’attendre l’arrivée du soir,
                          jusqu’à ne plus rien voir :
la nuit recouvre tout de son voile noir,
endeuillant tout,     sans rien omettre .

Les ombres auraient-elles disparu pour autant ?
Ou bien au contraire   débordent-elles ,
pour tout occuper,       en s’étendant ,
profitant de l’éclipse du jour :         une brèche
avant son retour :                              le parapluie

de l’étendue de la nuit ,
à la façon d’une chauve-souris :          ses ailes
sont-elles l’ombre , elle-même ?
Ainsi jouant de l’extinction du soleil,    le stratagème,
identique à celui            d’encre noire de sèche .

RC – mai 2017


Enfermé dans un songe – ( RC )

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peinture: Jim Henson

Lové sur moi-même,
enfermé dans un songe :
c’est une voie souterraine,
où j’erre, les yeux fermés,
et pourtant le corps glisse,
dans des paysages,
qui défilent,
peut-être inventés,
dans l’échancrure d’un monde
où des vents me poussent ,
dessinant une esquisse,
que je ne peux saisir :

des carrefours
conduisant à d’autres,
indéfiniment.
Je ne me rappelle que des bribes,
au petit matin :
c’est comme s’il m’avait été donné
d’entr-apercevoir
le mystère des choses,
J’aurai fait corps avec elles,
dans la densité obscure
de leur secret,
attendant de le partager
avec la nuit .


RC –