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Crise de l’ordure – Bernard Noël


 

 

Dans la suite  de  « Indignez-vous »,

 

Bernard Noël, connu comme poète, se fait aussi porteur  d’une parole politique forte, qui résume beaucoup de choses – au moment  où s’achève le mandat de Mr Sarkozy…

 

voir  donc  Ban, une nouvelle revue, sous la direction de Julien Blaine, Edith Azam et Bernard Noël…  (téléchargement inter-actif)  dont j’ai extrait ceci

 

Crise de l’ordure

Indignez-vous, et puis quoi ? L’indignation, bien sûr, vaut mieux que  la soumission, mais elle n’y met pas fin. Peut-être même l’apaise-t-elle    comme la colère apaise une tension. L’indignation ressemble à la révolte.

Son énergie est touchante, ses éclats séduisent et souvent rassurent, son     effet est immédiat. Au mieux, c’est une prise de conscience, qui peut    se développer ; au pire, c’est une crise sans lendemain qui a le tort de    donner une bonne conscience à son acteur.

L’organisation actuelle du monde et l’orientation qui la guide sont révoltantes, mais elles ont l’habileté et le pouvoir de nous faire croire     qu’elles sont la seule voie. Socialement, elles ne produisent que de          l’ordure et la qualifient de nécessité raisonnable. Ainsi, graduellement, tout est dénaturé afin de rendre l’aliénation désirable tandis que la perte             de la liberté devient un gage de sécurité. Le travail demeure la base de l’existence mais c’est une valeur sans valeur puisqu’on lui reproche d’être ruineux pour les entreprises et d’un coût fatal pour la compétitivité.

Tous les acquis sociaux sont désormais des obstacles pour l’économie et   ils s’autodétruisent en creusant leur dette. Quant aux services publics, ils   avaient le tort de rendre service à tous alors qu’ils ont à présent l’avantage   de faire payer par tous la richesse de quelques-uns.

La différence entre la réalité et le discours des profiteurs serait      caricaturale si elle ne faisait le malheur de millions de pauvres et de chômeurs : elle est socialement ordurière et humainement meurtrière.

Tout démontre que le patronat et ses serviteurs n’ont jamais accepté

les progrès lentement conquis par les ouvriers et les employés de telle   sorte qu’ils en précipitent la destruction.

Une de leurs armes récentes est la délocalisation : elle a pour prétexte le recours à une main-d’oeuvre  bon marché, mais sa raison principale est de réduire par le chômage la     solidarité des travailleurs afin de les rendre plus dociles.

L’une des plus belles escroqueries de la droite au pouvoir est le slogan : « Travailler plus pour gagner plus » puisqu’il est accompagné de la liquidation de cinq cent mille emplois industriels. Une autre belle performance de ce pouvoir est la subvention des heures supplémentaires qui se situent au-dessus de la durée légale du travail hebdomadaire laquelle est de 35 heures, les fameuses 35 heures socialistes qu’il fallait supprimer d’urgence car coupables d’avoir provoqué un désastre économique ! Pendant cinq ans, le pouvoir a donc dénoncé ce qui l’autorisait à se vanter de millions d’heures au bénéfice des travailleurs alors qu’elles empêchaient de créer des emplois et servaient les entreprises…

Tout cela est trop banal dès qu’énoncé mais prouve que les mesures théoriquement sociales du pouvoir sont la façade d’une immense déchetterie où le code du travail est peu à peu déchiqueté. D’ailleurs qu’est-ce qui règle aujourd’hui le travail, et spécialement dans les services privatisés, c’est le « management ». Et quel est son but principal ? Mettre constamment le travailleur sous la pression de performances destinées à le disqualifier, soit pour qu’il prenne la porte, soit pour qu’il crève à la tâche en augmentant les normes du rendement.

Ce n’est plus la qualité qui, dans ce système, est décisive, mais la quantité. Il s’agit de faire toujours mieux en nombre parce que le nombre s’additionne, se multiplie et se prête aux statistiques tandis que la qualité se dérobe à toute mesure. La conséquence est un nombre record de suicides professionnels et le choix de la rentabilité comme seul critère d’excellence. Choix qui a des effets pervers dans les domaines où l’attente, la patience, la réflexion et le mûrissement étaient déterminants mais la rentabilité n’attend pas : elle est immédiate ou n’est pas. Il en va donc des oeuvres comme des plats, qui doivent être consommés dès leur confection sous peine de finir à la poubelle ou au pilon.

La nouvelle morale nous assure que la chose la plus demandée est évidemment la meilleure. Le nombre est une preuve : la preuve que la majorité est bien la plus représentative et qu’elle mérite d’exercer le pouvoir. Ce principe est indiscutable puisqu’il est la base de la démocratie. On ne saurait s’en prendre ni à la publicité ni à la démagogie ni à l’habileté de celui qui les utilise pour sa promotion puisque son succès démontre qu’il possède justement l’habileté adéquate à la fonction qu’il ambitionne.

Ce spectacle est inévitable : il a remplacé la pensée politique.

Sa minceur passe pour de la transparence. Lui aussi relève d’une sorte de « management » généralisé dont rien ne dénonce l’ordure : une ordure propre, sans bavure visible, sans merde et sans sueur. L’ordure ancienne était matérielle et physique ; l’actuelle est la perversion de toute corporalité qu’elle neutralise et prive d’humanité. Le morcellement des tâches, la privation d’initiative, la perte d’engagement personnel détruisent le sens et le goût du travail. Plus question d’épanouissement mais de cadence et de production. Plus d’interlocuteurs, rien que des voix machinales dès qu’on a besoin d’un renseignement. Au lieu de l’attention naturelle, l’isolement et la solitude.

L’ordre est de déshumaniser les rapports publics dans les commerces, les banques, les bureaux. À quoi bon cette perte de temps qu’est la relation quand seul importe le rendement ? Le téléphone, internet et les robots remplacent efficacement vendeurs et guichetiers. Les emplois manquent sauf pour les machines, qui sont d’ailleurs des employés modèles car, une fois mises en marche, elles obéissent à la perfection , et vont jusqu’à l’épuisement. Le code du travail vient d’être effacé parles accords dans le cadre des entreprises : les travailleurs vont pouvoir diminuer légalement leur salaire pour sauver leur emploi et limiter ainsi les effets de la crise.

L’une des plus belles inventions du Capital est la « crise » : elle sert à semer la panique dans l’imaginaire collectif afin de le préparer aux sacrifices déclarés indispensables et qui, sous le nom de austérité, restaureront la normalité, c’est-à-dire la domination de la finance.

Autres avantages : tant que dure la crise, les banques ont le droit de voler l’État et l’État le devoir de se laisser voler. Mieux encore, grâce à l’Union capitaliste dite Union européenne, un État a l’obligation de réduire son peuple à la misère pour rembourser les banques, et d’abord celles qui l’ont encouragé à dépenser au-delà de ses moyens.

La crise est à la fois un instrument d’oppression et de répression en même temps qu’une bonne manière de conforter le pouvoir quand il a gâché son image par de trop visibles injustices. Elle le déculpabilise en lui permettant d’accuser les circonstances, les fraudeurs sociaux, les immigrés clandestins et, bien entendu, l’irresponsabilité de l’opposition.

La crise fait oublier les promesses non tenues et la corruption en occupant toute la devanture politique où l’on voit l’agitation salutaire du Président, qui sauve l’euro et discipline l’Europe. Il arrive même qu’on y vante les

effets bénéfiques du système d’assurances sociales qu’on est pourtant en train de détruire. La crise enfin désarme d’avance la tentation de la révolte et de l’émeute en fournissant des images fatales pour la résistance

grâce à l’occupation médiatique des têtes.

Cette occupation est d’une efficacité bien rôdée que vient compléter le désastre créé dans l’Éducation nationale. Il faut rationner l’intelligence afin de la réserver à l’élite qui gère le pouvoir, dans le but de lui éviter une contestation également intelligente. On sait que la consommation massive des images visuelles entraîne un vide mental que comble uniquement la récidive de cette consommation. Et que l’ordre repose aujourd’hui sur la fabrication d’un appétit que ranime sans cesse la marchandise faite pour l’exciter en ayant l’air de le satisfaire.

Peut-on métamorphoser la conscience qu’en chacun les conditions générales ont formée ? Tous les liens sociaux traditionnels contribuent à sa soumission : famille, propriété, travail. Il ne faudrait cependant qu’un

peu de réflexion pour s’apercevoir que notre besoin de travailler et de consommer, que ce besoin vital peut devenir un capital individuel en s’arrachant à sa dépendance ordurière du capitalisme qui l’exploite en se flattant de l’entretenir. Le choix serait alors possible de la jouissance contre le Marché.

Ce choix, évidemment, menacerait l’Ordre et il serait en ,  révolution : une révolution non violente faite de rire et de refus. L’erreur et l’échec de toutes les révolutions furent de vouloir s’emparer du pouvoir. Quand l’humain prime et la conscience de la solidarité qu’il exige : il ne s’agit plus de prendre le pouvoir mais de le dégrader à jamais.

 

Bernard Noël

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